Suisse : la stratégie antiracisme affiche les bonnes intentions, mais des défaillances structurelles persistent

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La Suisse vient d’adopter sa première stratégie nationale contre le racisme et l’antisémitisme, avec une mise en œuvre qui débute en 2026. Ce tournant politique est bienvenue, mais les données suggèrent que les promesses doivent être assorties de mesures concrètes pour transformer réellement le rapport du pays à ses discriminations structurelles.

Une prise de conscience tardive

Selon les autorités helvétiques, 17% de la population a subi une discrimination raciale entre 2019 et 2024, et la Suisse fait face à un racisme de nature structurelle, c’est-à-dire un phénomène social qui fait partie des habitudes, des représentations et des institutions. Cette formulation, quasi révolutionnaire dans le contexte suisse, reconnaît enfin ce que les militants antiracistes dénoncent depuis des décennies : ce ne sont pas des « cas isolés » ou des mauvaises intentions individuelles, mais des mécanismes systémiques.

Les chiffres corroborent cette analyse structurelle. En 2024, on a enregistré 1211 cas de discrimination auprès des centres de conseil, contre 335 en 2023, soit une augmentation de 40%. Mais cette croissance des signalements reflète-t-elle une augmentation réelle des discriminations ou simplement une meilleure dénonciation grâce à des structures d’accueil renforcées ? Les deux, probablement. La xénophobie (35% des cas) et le racisme anti-Noirs (30%) restent les formes les plus fréquentes. Le racisme antimusulman est aussi en augmentation. Les actes antisémites font face à une hausse sans précédent, augmentant de près de 90% en Suisse romande en 2024.

Un modèle « 4×4 » : ambitions et interrogations

La stratégie s’articule autour d’un modèle « 4×4 » centré sur le monitorage systématique, la protection, l’ancrage institutionnel et l’engagement sociétal. Sur le papier, c’est un cadre complet. Sur le terrain, tout dépendra de l’application. L’efficacité du plan dépendra en grande partie du plan d’action qui devra être élaboré, avec des mesures claires et fortes, des objectifs concrets, des responsabilités claires et des mesures viables.

Autre point crucial : les moyens financiers et humains. Les ressources juridiques doivent être renforcées concernant les discours haineux et les contenus antisémites sur Internet, tandis que les ressources humaines et financières devront être suffisantes. Or, l’histoire des plans sociaux en Suisse montre que les annonces politiques ne s’accompagnent pas toujours de budgets adéquats.

Des progrès législatifs en demi-teinte

À Genève, le canton a adopté en 2023 une loi générale sur l’égalité et la lutte contre les discriminations (LED), pionnière en Suisse. Cette loi vise la mise en œuvre de l’égalité en droit et la promotion de l’égalité en fait, couvrant des discriminations fondées sur l’origine, l’âge, le sexe, l’orientation affective ou sexuelle, l’identité de genre, l’expression de genre, l’intersexuation, et autres caractéristiques personnelles.

C’est un progrès. Mais pendant ce temps, d’autres cantons peinent à suivre, et Berne n’a toujours pas de loi générale contre la discrimination. La Suisse reste sans protection juridique uniforme et globale dans ce domaine.

Le succès du vote antiimmigration : fragile victoire progressive

En juin dernier, plus de 54% des votants suisses ont rejeté l’initiative populaire antiimmigration portée par la droite radicale, qui visait à plafonner la population du pays à 10 millions d’habitants. Ce résultat montre que la pression xénophobe n’a pas gagné, pas encore. Mais il révèle aussi que près de la moitié du pays est prête à voter pour des mesures d’exclusion massives. La vigilance est de mise.

Entre discours et réalité

Les plaintes pour discrimination ont augmenté de 30% en 2025, révélant une double réalité : une meilleure connaissance des recours juridiques d’une part, mais aussi la persistance de violations quotidiennes d’autre part. La stratégie antiracisme suisse arrive à un moment critique. Elle risque de rester une coquille vide si elle ne s’accompagne pas d’une réelle volonté politique de démanteler les mécanismes discriminatoires enracinés dans les pratiques policières, scolaires, professionnelles et administratives.

La Suisse doit passer du discours de la « prise de conscience » à celui de la « transformation systémique ». Sinon, cette stratégie deviendra un simple exercice de relations publiques, tandis que les discriminations continueront tranquillement, protégées par des institutions que la stratégie laisse largement intactes.