La cyberviolence et les deepfakes sexuellement explicites constituent une menace moderne qui touche particulièrement les femmes. Pourtant, cet enjeu reste largement invisible dans les débats publics français, tandis que la Commission européenne a intégré cette problématique à sa stratégie d’égalité femmes-hommes 2026-2030.
Au rythme actuel des changements, il faudrait 50 ans à l’UE pour parvenir à une pleine égalité entre les hommes et les femmes. Ce délai vertigineux reflète une réalité cruelle : pendant que les institutions débattent, les violences numériques se multiplient, notamment sous la forme de contenus sexuels deepfakés créés sans consentement. Ce type d’agression se développe silencieusement, armé par des technologies qui rendent l’anonymat complice de l’impunité.
La Commission compte lutter contre les deepfakes et les deepnudes sexuellement explicites par un dialogue structuré avec les très grandes plateformes en ligne. Elle soutendra également la mise en œuvre d’une directive contre les violences envers les femmes et un plan d’action contre le cyberharcèlement présenté en février 2026. Sur le papier, l’ambition existe. Mais en France, où les gouvernements successifs peinent à traduire leurs promesses en actes concrets, ces annonces résonnent comme des vœux pieux.
Sexisme systémique et technologie : une complicité mortelle
Le problème gît justement là : le sexisme, sous toutes ses formes et dans toutes les sphères, demeure profondément ancré dans notre société malgré le déploiement de nombreuses politiques publiques en faveur de l’égalité. Les discours de bienveillance gouvernementale coexistent avec une réalité où près de 17 % des personnes de 15 ans et plus, soit dix millions de Français, adhèrent au sexisme hostile, souvent associé à des attitudes agressives ou dévalorisantes.
C’est ici que la technologie complique dramatiquement la donne. L’IA, loin de neutraliser les préjugés, les amplifie et les industrialise. Les systèmes d’apprentissage automatique qui créent des images sont entraînés sur des données historiquement sexistes. Les algorithmes qui modèrent le contenu en ligne appliquent des règles conçues par des organisations dominées par les hommes, avec des angles morts sur la misogynie. Les deepfakes sexuels ne constituent pas une « excentricité technologique » : ce sont la continuation de la violence sexiste par d’autres moyens, rendus exponentiellement plus accessibles et destructeurs.
Une femme harcelée en ligne par un deepfake pornographique, créé en quelques minutes avec une application gratuite, ne voit pas seulement son image violée. Elle subit une agression qui détruit sa réputation, sa sécurité psychologique et, souvent, son envie de circuler librement en ligne et dans l’espace public. Ces violences touchent les femmes jeunes de manière disproportionnée, renforçant des dynamiques de contrôle et d’intimidation qui les maintiennent à la marge.
Des promesses sans suites
La réponse gouvernementale française reste timide et fragmentée. Malgré les nombreuses promesses du gouvernement, l’égalité entre femmes et hommes reste un chantier largement inachevé, et depuis début 2026, les avancées législatives dont les effets peinent à impressionner. Aucun plan d’urgence spécifiquement dédié à la cyberviolence genrée n’a été annoncé. Aucun financement massif pour les structures d’accompagnement des victimes. Aucune formation systématique des forces de l’ordre à ces enjeux. Entre-temps, les applications de deepfake se perfectionnent, les deepnudes circulent sur les réseaux fermés, et les femmes apprennent à redouter leur propre image numérique.
La Commission européenne reconnaît l’importance d’engager les hommes et les garçons dans la lutte pour l’égalité, en reconnaissant ses avantages pour eux. C’est un premier pas. Mais sans accompagner cet engagement par des mesures concrètes contre la cyberviolence, sans réguler réellement les plateformes, sans financer la recherche sur les biais de l’IA appliquée aux femmes, et sans criminaliser fermement la création et la diffusion de deepfakes sexuels sans consentement, ces mots restent du vent.
La France a l’occasion de devancer l’Europe en la matière. De transformer la stratégie 2026-2030 en véritables mécanismes de protection. De reconnaître que l’égalité au XXIe siècle, c’est aussi l’égalité dans l’espace numérique. Mais cela demande de cesser de décorer les façades et de commencer, enfin, à construire.