Suisse : première stratégie antiracisme, mais des failles structurelles persistent

Politique

Décembre 2025 a marqué un tournant dans la politique suisse des droits humains. Le Conseil fédéral a enfin adopté sa première stratégie nationale contre le racisme et l’antisémitisme, un document attendu depuis des années par les organisations de défense des droits. Cette initiative, révélée par la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider, commence à être mise en œuvre en 2026. Mais derrière cette victoire symbolique se cache une réalité bien plus sombre : une Suisse confrontée à une montée inédite de discriminations raciales et religieuses.

Les chiffres qui dérangent

Les données sont édifiantes. Selon les autorités fédérales, 17% de la population a subi une discrimination raciale entre 2019 et 2024, soit une personne sur six. Mais ce qui alarme vraiment, c’est la tendance. Les centres de conseil ont enregistré une augmentation de 40% des cas l’année dernière, avec 1211 incidents signalés en 2025 contre 335 en 2023.

Les formes de discrimination varient. La xénophobie représente 35% des cas et le racisme anti-Noirs 30%, tandis que le racisme antimusulman progresse régulièrement. Plus inquiétant encore : les actes antisémites ont augmenté de près de 90% en Suisse romande en 2024, une hausse sans précédent liée aux conflits au Proche-Orient. Ce qui en dit long sur la polarisation actuelle.

Une stratégie pleine de bonnes intentions

L’objectif affiché est de mieux mesurer ces phénomènes, protéger les personnes discriminées, renforcer la prévention au sein des institutions et mobiliser l’ensemble de la société. La Fédération suisse des communautés israélites a d’ailleurs salué cette annonce. Mais elle a aussi sonné l’alerte : l’efficacité de la stratégie dépendra en grande partie du plan d’action qui sera élaboré, avec des mesures claires, des objectifs concrets et des responsabilités définies.

Les failles qui persistent

Car la Suisse souffre de lacunes institutionnelles profondes. Il n’existe pas en Suisse de loi-cadre générale contre la discrimination qui protège tous les groupes touchés, un problème régulièrement dénoncé par les organes des Nations unies. Dans son rapport au Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale, la Suisse a reconnu des failles concernant la protection en droit civil contre la discrimination, l’enregistrement systématique des incidents racistes et la lutte contre le profilage racial.

Le profilage racial reste une plaie. Les tactiques de recherche de la police se fondent sur des caractéristiques liées à un groupe comme l’âge, le sexe, l’origine ou la couleur de peau plutôt que sur le comportement individuel, ce qui s’appelle le “profilage racial”. Les scandales récents en témoignent : en septembre, huit policiers ont été suspendus par la ville de Lausanne en raison de messages discriminatoires dans des groupes WhatsApp, au cœur d’allégations de racisme systémique au sein de la police.

Une réforme salutaire, mais partielle

Genève a montré une certaine avance. En mars 2023, le Grand Conseil genevois a adopté une loi générale sur l’égalité et la lutte contre les discriminations, une première en Suisse, visant la mise en œuvre de l’égalité en droit et la promotion de l’égalité en fait. Une loi visant l’égalité et la prévention du racisme sous toutes ses formes est en cours d’élaboration au niveau cantonal.

Cependant, ces initiatives restent régionales. Pour qu’une vraie transformation s’opère, la Suisse aurait besoin d’une loi fédérale unifiée, de financements substantiels pour les centres d’aide aux victimes et d’une volonté politique de rendre les institutions comptables de leurs pratiques discriminatoires. La stratégie nationale, bien que nécessaire, ne suffira pas si elle n’est pas assortie de dents législatives et de ressources concrètes.

En 2026, année de mise en œuvre, le test de l’engagement fédéral commence. Mais pour les millions de personnes qui subissent discrimination après discrimination, les promesses doivent enfin devenir réalité.