À Genève le 7 septembre 2026, le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a tiré la sonnette d’alarme devant une intelligence artificielle avancée qui pourrait devenir un “risque existentiel pour l’humanité”. Mais en lisant entre les lignes de cette formule politique, on découvre une réalité plus immédiate et perturbante : l’ONU ne se limite plus aux dérives déjà documentées, comme la désinformation, les biais algorithmiques ou la collecte massive de données.
Derrière le discours des Nations unies se profile une accusation sans détour : les États n’agissent pas assez vite, et chaque jour de passivité renforce le pouvoir des géants technologiques. Chaque jour de retard dans sa régulation renforce le pouvoir des géants de la tech. Cette tempête annoncée devrait nous rappeler une vérité inconfortable que les gouvernements européens refusent de regarder en face : le problème n’est pas la technologie elle-même, c’est l’absence de véritable contrôle.
La discrimination algorithmique, ce cancer silencieux
Les biais algorithmiques non seulement reflètent, mais aggravent les inégalités sociales existantes. Pendant que les régulateurs dissertent sur le cadre juridique, les conséquences sont déjà visibles. L’intelligence artificielle s’installe désormais dans des secteurs où une mauvaise décision peut produire des effets durables : justice pénale, recrutement, assurance, crédit, tri de dossiers administratifs, allocation de soins, détection de fraude ou orientation scolaire. Plus l’usage s’étend, plus le risque de convertir des inégalités sociales en automatismes techniques devient tangible.
L’Union européenne a voulu jouer les pionniers avec l’AI Act. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, dont les dernières dispositions sont entrées en vigueur début 2026, marque une rupture majeure en instaurant une classification des systèmes par les risques. Pour les IA dites à “haut risque” (recrutement, crédit, santé), le texte impose désormais des obligations strictes de gouvernance des données et de supervision humaine.
En théorie, c’est une avancée. En pratique ? Il suffit de regarder les jurisprudences qui émergent. Une plateforme a été sanctionnée en octobre 2025 par le Défenseur des Droits pour une IA de ciblage publicitaire qui ne proposait les postes de direction qu’à des hommes. La responsabilité du gestionnaire est engagée même sans intention discriminatoire prouvée. Voilà qui pose une question qui met en lumière l’incompétence administrative : si le texte permet de condamner, pourquoi n’y a-t-il pas d’audits préventifs massifs avant le déploiement ?
La Suisse et la France : des spectateurs en costume de législateur
Pendant que les juristes français et suisses s’échangent des notes sur la conformité, personne ne se demande pourquoi les secteurs où les algorithmes font le plus de dégâts — recrutement, assurance, aide sociale, justice — ne font l’objet d’aucun audit national systématique.
Alors que le RGPD impose un encadrement strict du traitement des données sensibles, l’AI Act prévoit des mécanismes pour autoriser ce traitement sous conditions strictes, notamment lorsqu’il permet de prévenir ou de corriger des biais algorithmiques. Cette divergence crée une véritable zone grise réglementaire : comment garantir une IA non discriminatoire sans avoir recours à certaines données protégées par le RGPD, comme l’origine ethnique ou les opinions politiques ?
C’est là qu’on voit toute la limite de l’exercice : le droit européen pose des questions, mais les États ne sautent pas sur l’occasion d’y répondre concrètement. En 2026, le Legal Design et l’éthique by design ne sont plus des gadgets marketing, mais des stratégies de défense préventive. Être capable de rendre son algorithme “auditable” est devenu un avantage compétitif majeur pour rassurer les investisseurs et les clients.
Autrement dit : seules les entreprises qui y voient un intérêt marketing finiront par se conformer. Pour les autres, le risque de sanction reste abstrait comparé aux économies d’échelle qu’elles réalisent en laissant leurs algorithmes discrimination tranquille.
Un appel à agir, mais sans engagement
Le Haut-Commissaire appelle les États à agir sans attendre, en imposant des règles contraignantes, des contrôles indépendants et des garde-fous clairs avant que la technologie ne leur échappe. C’est un bon discours. Mais les auditeurs savent que les États feront ce qu’ils ont toujours fait : attendre, nier, puis réglementer mollement.
La Suisse prétend valoriser l’égalité, mais elle laisse ses entreprises fintech s’équiper d’algorithmes sans supervision. La France vote des plans antiracisme qui ignorent l’automatisation des discriminations. L’Europe se dote d’une loi sur le papier, et quelques cas de discriminations algorithmiques trop visibles finissent par être poursuivis, tandis que mille autres prospèrent dans l’ombre.
Ce n’est pas une question d’incompétence technique. C’est une question de volonté politique. Et sur ce point, l’ONU semble enfin avoir compris que les gouvernements n’en ont pas.