Racisme structurel: la Suisse reconnaît enfin l’évidence, mais sans le courage de la changer

Suisse

C’est un aveu historique : après des décennies de déni, la Confédération suisse reconnaît enfin ce que les migrants, les minorités et les ONG crient depuis longtemps. Le racisme n’est pas un incident mineur, un dysfonctionnement isolé de quelques pommes pourries. C’est une réalité systémique, un poison qui traverse l’administation, la police, le logement, l’école et les lieux de travail. En décembre, le Conseil fédéral a validé la première stratégie nationale contre le racisme et l’antisémitisme. Un geste symbolique, mais insuffisant.

Quand l’aveu rencontre les statistiques

La machine statistique raconte une histoire crue. Une personne sur six en Suisse, soit 17% de la population, affirme avoir subi une discrimination raciale entre 2019 et 2024. Les chiffres que rapportent les centres de conseil spécialisés explosent: 1211 cas enregistrés l’an dernier contre 335 deux ans auparavant. Une hausse de 40% en un an qui transforme un « phénomène marginal » en crise systématique.

Mais ces statistiques elles-mêmes révèlent un biais d’ampleur. Les victimes qui osent déposer plainte, les cas documentés et rapportés à des organismes d’aide, ne constituent que la partie émergée d’un iceberg. Le profilage racial des policiers, les refus de location basés sur le nom à consonance étrangère, les embauches bloquées avant même de franchir la porte d’un bureau, les regards de soupçon aux frontières intérieures: tout cela s’échange en silence, dans les interstices d’une Suisse qui se rêve multiculturelle tout en construisant des murs invisibles.

La xénophobie représente 35% des signalements, le racisme anti-Noirs 30%. Le racisme antimusulman monte en flèche, alimenté par les tensions géopolitiques et un imaginaire politique de plus en plus dur. Les actes antisémites frappent des sommets. Chaque chiffre raconte le quotidien de quelqu’un d’autre, celle ou celui qui n’a pas osé compter avant d’être compté.

Une stratégie qui arrive tard, au mauvais moment

La mise en œuvre commence à peine, avec un calendrier qui fait sourire amèrement : 2026. Pendant ce temps, les policiers de Lausanne échangeaient des messages racistes sur WhatsApp, huit d’entre eux suspendus après révélation. Symbolique parfait d’une institution formellement engagée contre le racisme mais incapable de freiner ceux qui en vivent les fantasmes quotidiens.

Elisabeth Baume-Schneider, conseillère fédérale, a parlé d’un « véritable changement de paradigme ». Peut-être. Mais le paradigme new-look ne transforme pas les pratiques du jour au lendemain. Le plan vise trois objectifs: mieux mesurer, protéger les victimes, renforcer la prévention au sein des institutions, mobiliser la société. Bien sûr, mesurer c’est exister administrativement, protéger c’est créer des recours. Mais mobiliser « l’ensemble de la société » pour combattre un système dont cette même société bénéficie largement, voilà le nœud gordien que nulle stratégie ne tranchera.

Le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale avait pointé les lacunes suisses: faiblesse de la protection en droit civil, absence de vrai recensement des cas, profilage racial toléré. Autant de manques que la stratégie 2025 prétend combler. Autant de promesses que la Suisse devra tenir sans pouvoir les repousser sur un autre mandat, un autre gouvernement, une autre génération. Sauf que, vue la vitesse habituelle du pays, elle va réussir.

L’ironie? La Suisse reconnaît le racisme structurel exactement quand le reste de l’Occident progressiste commence à s’en détourner ou à le nier. Arrive-t-elle à la bonne conscience, la bonne reconnaissance, juste au moment où il devient géopolitiquement incommode d’en parler? Une Suisse qui accueille le diagnostic mais rechigne à avaler le traitement: voilà qui ressemblerait assez à ses valeurs.