Belgique 2026 : l’illusion du progrès salarial dissimule une ségrégation persistante de classe et de genre

Économie & Société

Le gouvernement belge peut ranger son costume de champion de l’égalité. Jeudi, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) a annoncé que l’écart salarial a atteint 6,6% en 2024, une légère baisse comparée à 7% en 2023. Quelques décimales de pourcentage suffisent pour que s’agite le drapeau du progrès. Mais ce voile de statistiques cache une réalité fracassante : le plus grand écart salarial est observé chez les ouvrières du secteur privé, avec 19,2% après correction de la durée de travail.

Encore plus révélateur : une ouvrière gagne en moyenne près d’un cinquième de moins par heure qu’un ouvrier du secteur privé, et sans correction de la durée de travail, le fossé atteint 41,3%. Ce chiffre brutal expose ce que les politiques officielles refusent de nommer : une ségrégation professionnelle doublée d’une exploitation de classe.

La fabrique du temps partiel forcé

L’IEFH explique cette disparité par un argument qui revient chaque année comme une excuse fatiguée : la proportion de travailleuses à temps partiel. Des travailleuses gagnent beaucoup moins par heure qu’un ouvrier, et à la fin de l’année, elles ont gagné environ 40% de moins que les ouvriers masculins. Cette « proportion » n’est pas une donnée neutre. Elle est le symptôme d’un système où les femmes assument l’essentiel du travail reproductif non rémunéré, et où l’emploi à temps partiel n’est pas un choix librement consenti mais une contrainte imposée par des responsabilités familiales non partagées.

Le problème de cette présentation des faits, c’est qu’elle endosse naturellement ce que le système impose : que les femmes travaillent moins, donc gagnent moins. Ce qui revient à légitimer l’inégalité en l’expliquant par la structure existante, sans jamais questionner cette structure elle-même.

Au cœur de la hiérarchie : transport aérien et bâtiment

Des écarts salariaux importants sont constatés dans des secteurs “où les femmes occupent des emplois peu rémunérés, exécutifs et offrant peu de perspectives d’avancement”. Le transport aérien affiche les disparités les plus criantes, avec une ségrégation verticale typique : les hommes concentrés aux postes de pilotage et de cadre, les femmes massées dans le service ou l’administratif.

Cette invisibilité statistique d’une autre face de la réalité est caractéristique. Les secteurs à forte prédominance masculine présentent souvent un écart salarial plus faible parce que la minorité de femmes qui y travaillent occupent proportionnellement plus souvent une fonction plus élevée et bénéficient donc d’un meilleur salaire. En d’autres termes : seules les femmes assez conscientes de leur propre valeur pour forcer les portes fermées finissent par être comptabilisées. Les autres, celles qui acceptent ou subissent un rôle subalterne, restent invisibles dans les chiffres « corrigés ».

Une Europe qui regarde ailleurs

En 2024, la rémunération des femmes était en moyenne inférieure de 11,1% à celle des hommes au sein de l’Union européenne. La Belgique, avec son 6,6%, jouit d’une réputation flatteuse. En Belgique, en Roumanie et en Pologne, les écarts demeurent relativement faibles. Mais cette bonne note européenne occulte des fractures régionales abyssales : les ouvrières du privé, concentrées dans des secteurs à bas salaires, restent écrasées par une inégalité qui frôle les 20%.

Pendant ce temps, les politiques d’égalité se contentent de surveiller les chiffres et de célébrer les dixièmes de point. Aucune mesure structurelle pour transformer l’accès à l’emploi à temps plein, aucune action contre la ségrégation professionnelle par genre, aucun débat sur la répartition des tâches domestiques. Juste du reporting statistique et du cosmétique.

L’égalité sur papier, l’inégalité dans les bulletins de paie

La Belgique a une directive égalité des genres. Elle vote des plans d’action. Chaque année, elle publie ses rapports. Mais derrière cet arsenal légal, une question persiste : comment se fait-il qu’une ouvrière du secteur privé gagne presque un quart de moins qu’un collègue masculin, même après « correction » statistique?

La réponse est que l’égalité formelle a été atteinte. Les femmes ont accès au travail, c’est acquis. Mais l’égalité réelle, celle qui se mesure au respect de l’autonomie économique et à la fin des hiérarchies de classe et de genre, reste l’horizon indépassable. Les chiffres de l’IEFH, censés célébrer un progrès, ne témoignent en réalité que du statu quo : un système qui continue de payer les femmes, particulièrement les plus pauvres, bien moins que les hommes.

À Bruxelles, on parlera cette semaine de cette baisse de sept dixièmes de point comme d’une victoire. Mais pour les ouvrières du secteur privé qui perdent un cinquième de leurs revenus par rapport aux hommes, et un tiers si on compte l’impact du temps partiel sur une année complète, il n’y a pas de quoi célébrer.