À Genève, le 21 mai dernier, plus de 150 experts, dirigeants et acteurs de la société civile se sont réunis à l’occasion de la cinquième édition de la Journée internationale contre le harcèlement et pour l’inclusion dans le monde du travail. Le débat, organisé autour d’une question que les organisations ne peuvent plus ignorer, a mis en lumière un paradoxe troublant : alors que la technologie avance plus vite que la protection de la dignité au travail, c’est l’égalité et la justice qui reculent.
Le constat est glaçant. Alors que l’IA est de plus en plus utilisée pour recruter du personnel ou accéder au crédit, le risque de discrimination algorithmique augmente. Certains modèles d’IA produisent des résultats parfois biaisés ou injustes, et désavantagent systématiquement certaines personnes ou groupes.
Des algorithmes qui perpétuent les inégalités existantes
Le problème ne naît pas d’une malveillance programmée. Les systèmes d’IA ne sont pas neutres : comme ils reposent sur des données existantes, ils peuvent reproduire les préjugés ou stéréotypes existants. Cela désavantage indirectement les femmes, car elles interrompent plus souvent leur carrière ou travaillent à temps partiel. Un exemple concret l’illustre parfaitement : une recherche d’AlgorithmWatch a révélé que sur Facebook, les offres d’emploi étaient affichées selon des stéréotypes de genre. L’annonce pour la conduite de camions était plutôt affichée aux hommes, celle pour les gardes d’enfants plutôt aux femmes.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans le recrutement, par exemple, les algorithmes privilégient les hommes dans 85% des cas, contre seulement 11% pour les femmes, et défavorisent systématiquement les hommes de couleur. Les personnes étrangères, les minorités de genre et ethniques ainsi que les femmes figurent parmi les groupes les plus touchés. Plusieurs études révèlent que l’intelligence artificielle accentue les discriminations dans des domaines sensibles comme l’embauche, l’accès au crédit ou les assurances.
Une protection juridique insuffisante en Suisse
En Suisse, le cadre légal demeure fragile face à ces nouveaux risques. La population n’est pas suffisamment protégée contre les risques de discrimination liés à l’usage de l’intelligence artificielle. C’est ce qu’a souligné le 18 novembre un avis juridique adressé au monde politique par deux commissions fédérales: la Commission contre le racisme et la Commission pour les questions féminines.
Bien que le Conseil fédéral ait reconnu l’urgence, les initiatives restent timides. Le Conseil fédéral a signé la Convention sur l’IA du Conseil de l’Europe et a chargé l’Office fédéral de la justice d’élaborer des projets de loi pour sa ratification d’ici fin 2026. Il est toutefois nécessaire que le Conseil fédéral agisse plus fermement pour protéger de manière globale les droits humains et fondamentaux.
Le vide législatif actuel crée une situation intenable. Contrairement à la France et à l’Allemagne, la Suisse ne connaît pas de protection spécifique contre la discrimination par des acteurs privés. Cela signifie que des entreprises peuvent légalement utiliser des outils discriminatoires, tant qu’aucun texte explicite ne les en empêche.
Vers une régulation réelle des algorithmes
Les experts consultés réclament une approche radicalement différente. La lutte contre les discriminations exige des dispositifs de signalement fiables, une vigilance collective et une responsabilité assumée des employeurs, y compris face aux outils technologiques qu’ils déploient. Les outils d’IA ne devraient être utilisés qu’à titre d’aide et ne devraient jamais prendre de décisions eux-mêmes. Compte tenu des multiples domaines d’application et des répercussions possibles de l’IA, les entreprises devraient se pencher suffisamment tôt sur son introduction.
L’enjeu transcende les frontières. Selon le Bureau international du Travail, un salarié sur cinq dans le monde est victime de violence ou de harcèlement au travail. C’est pour mettre cet enjeu de santé publique et économique au centre du débat que cette journée existe. La Suisse ne déroge pas à cette réalité, et son inaction législative ne fait qu’accroître les risques.
Pour que l’innovation technologique serve réellement l’égalité plutôt que de l’affaiblir, la Suisse devra se montrer bien plus ambitieuse dans les mois qui viennent. Les recommandations sont claires, les urgences bien documentées, mais la volonté politique de transformer ces constats en lois contraignantes reste à démontrer.