Stratégie antiracisme 2026 : la Suisse adopte le discours sans transformer le système

Politique

Le Conseil fédéral vient de dévoiler son plan d’attaque. Une stratégie nationale inédite pour recenser le racisme et protéger les victimes, qui débutera en 2026 et vise à mieux mesurer ces phénomènes, protéger les personnes discriminées, renforcer la prévention au sein des institutions et mobiliser l’ensemble de la société. Sur le papier, c’est un tournant. Le ton change. On quitte enfin la rhétorique de l’exception pour reconnaître le problème. Mais les chiffres racontent une tout autre histoire.

Dix-sept pour cent : le chiffre que Berne préfère oublier

Selon les données officielles, 17% de la population a subi une discrimination raciale entre 2019 et 2024, soit une personne sur six. Ce n’est pas marginal. C’est massif. C’est une réalité qui s’installe. Le racisme croît depuis plusieurs années en Suisse, avec une forte augmentation de 40% l’an dernier, et 1211 cas enregistrés.

Et voilà le problème : cette stratégie ne surgit pas du néant. Elle arrive après des années où la Suisse s’est construite une image de neutralité bienveillante, de pays des droits humains, tout en fermant les yeux sur un phénomène systémique qui gangrène la vie quotidienne de plus d’un sixième de sa population. La conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider a reconnu que nous sommes confrontés à un racisme de nature structurelle, soit un phénomène social qui fait partie de nos habitudes, de nos représentations et de nos institutions.

Les mots contre les murs invisibles

Le vrai défi ne réside pas dans l’adoption d’une stratégie. Les stratégies, la Suisse en produit régulièrement. Elles finissent dans des archives. Ce qui compte, c’est la transformation des pratiques concrètes : le recrutement dans les entreprises, l’accès au logement, le traitement policier, la représentation dans les écoles.

La reconnaissance du caractère structurel du racisme, c’est au moins un pas. Mais c’est aussi un aveu d’impuissance relative. Car admettre que le phénomène est ancré dans nos institutions signifie qu’aucune mesure cosmétique ne suffira. Or, les gouvernements aiment les mesures cosmétiques.

Entre-temps, un événement organisé en juillet par Amnesty International avec la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés a été annulé à la dernière minute par l’université de Berne, qui a accusé l’experte de prendre des positions tendancieuses et extrêmes. Même au sein de nos institutions académiques les plus prestigieuses, l’espace du débat s’étrique. La conscience du problème n’égale pas la volonté de le confronter.

L’armée progresse, la société attend

Là où le mouvement s’observe vraiment, c’est à l’intérieur. L’armée suisse met en œuvre la moitié de son plan en seize points contre la discrimination et la violence sexualisée, avec près de 20’000 recrues ayant suivi une leçon de sensibilisation en ligne obligatoire depuis janvier 2025, tandis qu’un outil de signalement anonyme est opérationnel et les cadres reçoivent une formation spécifique. C’est du concret. C’est mesurable. Mais c’est aussi l’armée, une structure verticale et fermée, plus facile à réformer que la société civile.

Pour que la stratégie nationale contre le racisme ne devienne pas un énième document oublié, il faudrait que chacun, dans son secteur, fasse ce que l’armée commence à peine à faire : reconnaître, mesurer, agir, rendre des comptes. Genève organise cette année ses Assises romandes de l’égalité, réunissant des spécialistes, des personnalités engagées, des institutions et des associations autour des discriminations croisées et des pistes d’action concrètes. C’est un début. Mais aussi un symptôme : si on doit organiser des assises en 2026 pour discuter de ces enjeux, c’est que le travail n’a pas encore commencé sérieusement.

La Suisse reconnaît enfin son problème. C’est un progrès. Mais le vrai test commence maintenant : transformer les mots en actions, les stratégies en transformation, les chiffres en vies moins discriminées. Et cela, c’est une autre affaire.