À compétences égales, les discriminations persistent : pourquoi les politiques de diversité ne suffisent pas

Société

À compétences égales, sommes-nous vraiment égaux face à l’emploi ? Cette question, épineuse et trop souvent évitée, traverse les ressources humaines comme un fantôme embarrassant. Dans les couloirs feutrés des entreprises comme dans les files d’attente invisibles du marché de l’emploi, une même interrogation circule. Et pour cause : derrière les politiques de diversité affichées en vitrine, la réalité reste brutalement différente selon l’origine, le genre, l’âge ou l’apparence physique du candidat.

Le mirage de la diversité : quand les politiques se heurtent aux chiffres

Derrière les politiques de diversité, la discrimination positive révèle autant d’espoirs de réparation que de lignes de fracture. Longtemps présentée comme un levier de justice sociale, elle continue de diviser. Le problème ne réside pas dans l’intention, mais dans l’application. Les entreprises parlent d’inclusion, les gouvernements adoptent des indices et des chartes, mais la discrimination opère toujours à bas bruit, souvent inconsciente, ancrée dans les mécanismes mêmes des organisations.

En France, le ministère du Travail a dévoilé des résultats apparemment rassurants : avec une note moyenne de 89/100, les résultats 2026 de l’index de l’égalité professionnelle confirment des scores élevés et stables. Mais cette façade cache une réalité plus trouble. Malgré des résultats encourageants, les inégalités salariales entre les femmes et les hommes persistent. Les chiffres semblent bons ; les portefeuilles des femmes, eux, stagnent.

L’algorithme oublié : quand la technologie perpétue les préjugés

Mais il y a pire. Le Défenseur des droits français a mis au jour une réalité alarmante : les algorithmes qui trient les candidatures peuvent être des vecteurs de discrimination redoutable. Le Défenseur des droits s’est saisi des résultats d’une expérimentation menée par trois associations en France et dans d’autres pays sur la discrimination algorithmique dans la diffusion des offres d’emploi sur les réseaux sociaux. L’IA qui est censée neutraliser le jugement humain le reflète en réalité, reproduisant les biais existants à une échelle nouvelle et systématique.

Plus troublant encore : la Défenseure des droits conclut à l’existence d’un harcèlement sexuel et d’un harcèlement discriminatoire intersectionnel, fondé sur le sexe, l’origine et la vulnérabilité économique. La discrimination n’agit jamais seule ; elle s’entrelace avec d’autres formes d’oppression, piégeant particulièrement ceux que la société juge déjà vulnérables.

Une protection légale trop timide pour une réalité complexe

En Suisse, les textes de protection existent. Depuis 1995, la norme pénale antiraciste (article 261 bis) protège toute personne discriminée, menacée ou abaissée d’une façon qui porte atteinte à la dignité humaine en raison de sa race, de son appartenance ethnique ou de sa religion. Sur le papier, c’est sans équivoque. En pratique, souvent, ces personnes ne signalent pas les discriminations auxquelles elles sont confrontées. Par peur de représailles, par doute de la légitimité de leur plainte, ou simplement par épuisement face à l’inertie des systèmes.

Au niveau européen, l’Union reconnaît le problème dans son ampleur : l’analyse met en évidence des inégalités persistantes dans tous les domaines pertinents de la vie, de l’emploi à la santé en passant par le logement. Mais reconnaître n’est pas agir. L’UE et ses États membres devront mieux faire respecter la législation anti-discrimination, prendre des mesures positives afin de favoriser l’égalité de traitement et mettre en place des garanties contre les effets discriminatoires des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Autant dire que le travail ne fait que commencer.

Au-delà des discours : exiger des actes

Le malaise profond reste que la discrimination à compétences égales prospère dans un écosystème qui ne souhaite pas vraiment la voir. Les politiques de diversité rassurent les dirigeants sur leur conscience morale. Les indices rassurent les gouvernements qu’ils font leur travail. Pendant ce temps, la candidate noire, le candidat immigrant, la personne LGBTQI+, ou celle qui cumule ces stigmates, reçoivent des refus silencieux. Pas de mail explicite, juste une absence de réponse. Pas de preuve, juste une sensation de pattern reconnaissable.

Pour que l’égalité cesse d’être un slogan de campagne ou une note dans un index, il faudrait que les employeurs cessent de confondre sélection compétente et reproduction des mêmes profils. Il faudrait que les gouvernements exigent des entreprises non pas des rapports rassurants, mais des transformations visibles. Et il faudrait que les victimes de discrimination reçoivent enfin plus qu’un accès à une médiation bureaucratique : une justice qui répare, pas seulement qui reconnaît.

À compétences égales ? Le marché de l’emploi ment. Et nous savons tous exactement quels visages portent cette inégalité cachée.