Durban, 25 ans plus tard : l’ONU crie victoire sur le papier tandis que le racisme ravage les réalités

Politique

Samedi 28 septembre, à l’ONU, le Secrétaire général António Guterres a dressé un bilan sans fard : le racisme continue de creuser les inégalités et de priver des millions de personnes de leurs droits. Ce rappel intervient à la veille d’une date symbolique, les vingt-cinq ans de la Déclaration et du Programme d’action de Durban de 2001, texte fondateur censé mobiliser la communauté internationale contre la discrimination systémique.

Sauf que depuis un quart de siècle, les promesses restent des vœux pieux. Le constat du Secrétaire général s’apparente à un aveu d’impuissance collective : malgré les déclarations solennelles, malgré les sommets antiracisme, les États tardent à s’attaquer à la discrimination systémique et à investir dans des sociétés fondées sur l’inclusion et l’égalité. C’est particulièrement vrai en Suisse et en France, où les chiffres des discriminations explosent tandis que les gouvernements préfèrent l’apparence à l’action.

Durban : un texte incantatoire sans couilles

La Déclaration de Durban avait l’ambition d’être une rupture. Après les horreurs du XXe siècle, elle devait énoncer avec clarté les responsabilités historiques et les obligations contemporaines. Dans le langage onusien, cela s’appelle un « cadre » : des principes, des objectifs, des recommandations aux États.

En réalité, c’est un texte qui n’a jamais eu de mâchoires. Les États riches, notamment les puissances occidentales, ont dilué ses dispositions au fil des négociations. Les recommandations sont devenues des suggestions. Les obligations se sont transformées en engagement « à explorer ». Et les pays du Sud Global, ceux qui auraient eu le plus besoin d’une véritable force coercitive, se sont retrouvés seuls pour traduire Durban en mesures concrètes.

Racisme systémique : la France et la Suisse dans le déni

Ce qu’illustre la situation sur le terrain en France et en Suisse. Année après année, les rapports s’accumulent : les algorithmes perpétuent le sexisme lors du recrutement, les contrôles au faciès gagnent en intensité, les discriminations envers les minorités religieuses ou nationales restent structurelles. Les gouvernements reconnaissent du bout des lèvres le problème, lancent des plans d’action cosmétiques, et repartent vaquer à leurs affaires.

Ce que le Secrétaire général rappelle implicitement, c’est qu’on ne combat pas la discrimination systémique par des dispositifs fragmentaires. Elle est « systémique » précisément parce qu’elle est incorporée aux procédures, aux cultures organisationnelles, aux habitudes mentales d’institutions entières. Elle n’exige pas de mauvaise intention individuelle pour prospérer. Au contraire : elle fonctionne mieux quand on peut la nier, quand elle semblait « naturelle ».

Le mirage des commissaires et des déclarations

Depuis Durban, l’industrie de la lutte contre les discriminations s’est complexifiée. Défenseurs des droits, médiateurs, commissions d’enquête, rapporteurs onusiens : les institutions se sont multipliées. Mais elles restent largement des boîtes noires. Le rapport sort, les statistiques sont effrayantes, les recommandations sont ignorées, et le cycle recommence douze mois plus tard.

C’est ce mécanisme de diversion que l’ONU semble commencer à identifier. Pas assez pour imposer des sanctions, pas assez pour menacer les États financeurs, mais assez pour admettre, en anglais neutre, que la situation empire. Que faire quand l’instance mondiale chargée de la paix admet qu’elle n’a pas les leviers pour agir ?

Vers une autre urgence, mieux structurée

Les militant·es et les organisations de terrain savent depuis longtemps ce que l’ONU vient de redécouvrir : la déclaration internationale ne suffit pas. Il faut des lois avec dents. Il faut des sanctions véritables contre les entreprises qui discriminent. Il faut transformer les budgets publics pour financer l’inclusion. Et cela exige de remettre en question les mythes fondateurs des sociétés occidentales : l’égalité formelle n’est qu’une fiction tant que les inégalités matérielles persistent.

Guterres invite à investir dans l’égalité. C’est l’inverse qui se passe : les budgets sociaux fondent, les lois s’endurcissent face aux migrations et aux minorités, les algorithmes se raffinent pour optimiser l’exclusion. Entre la parole de l’ONU et la pratique des États, le fossé ne fait que s’élargir. Durban, 25 ans après, c’est moins un anniversaire qu’un acte d’accusation muet.