Avant-hier, plusieurs dizaines d’organisations ont franchi un pas qui ravive une question souvent reléguée aux marges du débat public : celle de l’exclusion numérique comme vecteur de discriminations. Une plainte collective a été introduite contre l’État belge par trois ONG internationales et une cinquantaine d’organisations de la société civile, soutenues par Unia, pour dénoncer les inégalités entraînées par la digitalisation des services publics et privés.
Une exclusion qui porte un nom : discrimination
Le directeur d’Unia, Patrick Charlier, souligne que l’on parle ici de discriminations et d’inégalités de traitement. Cette formulation n’est pas anodine. Pendant des années, la « fracture numérique » a été décrite comme un problème technique, une question d’accès ou d’alphabétisation. Mais les plateformeurs progressistes savent reconnaître ce qu’elle est réellement : un système qui amplifie les inégalités existantes en les camouflant sous le voile de la « modernité ».
Qui sont les perdants de cette accélération numérique ? Les personnes âgées, les personnes en situation de pauvreté, les migrants, ceux sans domicile fixe, les personnes en situation de handicap, les illettrés. Autrement dit, les mêmes populations qui subissent déjà des discriminations structurelles. La Belgique, en imposant un modèle bancaire et administratif de plus en plus dématérialisé, n’a pas juste créé une « fracture » : elle a institutionnalisé l’abandon de ceux qui ne peuvent pas suivre.
L’argent liquide comme droit fondamental
Le ministre de la Protection des consommateurs et à l’Égalité des chances Rob Beenders a prolongé de cinq ans le service bancaire universel jusqu’en 2031 et indique avoir mis en place un plan d’action pour garantir l’accès à l’argent liquide, y compris une loi obligeant les banques à installer un nombre suffisant de distributeurs automatiques de billets. Une réaction qui reconnaît implicitement le problème, mais qui reste bien timide.
Car la vraie question n’est pas tant de créer un filet de sécurité exceptionnel, mais de repenser le modèle en lui-même. Les distributeurs devront en outre être plus accessibles aux personnes handicapées et aux personnes âgées. Ces mesures tardives rappellent que l’urgence existe. Les besoins des populations vulnérables ne sont jamais une question de commodité ou d’optimisation : ils sont une question de dignité et d’égalité.
Quand la « modernisation » reproduit les hiérarchies
La plainte belge s’inscrit dans un paradoxe plus large : au moment où les gouvernements proclament leur attachement à l’égalité, leurs politiques la fragmentent. On supprime les guichets, on ferme les agences. On ordonne que tout se fasse en ligne, comme si le code informatique était neutre. Mais il ne l’est jamais. Les algoritmes et les interfaces numérisées héritent des biais du monde qu’elles médiatisent.
Ceux qui ont les moyens, l’éducation, un accès stable à Internet ? Ils s’adaptent sans problème. Les autres ? Ils disparaissent des statistiques, mais non du monde réel. La Belgique, en étant confrontée à cette plainte, devra enfin reconnaître ce que les militant·es pour la justice sociale clament depuis des années : il n’y a pas de progrès technologique qui soit juste pour tous s’il abandonne une partie de la population en chemin.